[Liste-ftte] Fwd: Lettre ouverte à ceux qui ne sont responsables de rien

Liste publique de la fédération CNT des travailleurs de la terre et de l'environnement liste-ftte at cnt-f.org
Sam 5 Juil 11:45:07 CEST 2014


Lettre ouverte à ceux qui ne sont responsables de rien, mais qui ont
pour mission de gérer l’approvisionnement alimentaire des masses
Au sujet de l’identification électronique des petits ruminants et plus
généralement de la traçabilité des denrées alimentaires

Mesdames, Messieurs les administrateurs du bien public,
Je viens de subir, ce mercredi 11 juin 2014, un quatrième contrôle en
cinq ans par les services
délégués de l’Agence des Services et des Paiements (ASP) pour le compte
de l’administration agricole
française concernant la conduite de mes troupeaux de brebis et de
vaches. Compte tenu de la
fréquence habituelle des contrôles dans les fermes françaises, reconnue
statistiquement comme se
répétant en moyenne une fois tous les dix ans sur une même ferme, il
serait sans doute de bon ton
d’épingler le scandale d’un acharnement à mon égard ; où l’on voudrait
discerner une volonté
politique de me mettre au pas de manière discriminante. D’autant que les
contrôles précédents
avaient donné l’occasion à l’administration de mesurer à quel point
j’étais réticent à me conformer aux
exigences des « bonnes pratiques » en matière d’alimentation
industrielle des masses de
consommateurs.
Je m’empresse de lever immédiatement un éventuel malentendu et les
quelques inquiétudes qui
menaceraient de vous assaillir. Je ne voudrais pas laisser croire que
l’administration française serait
noyautée par quelques humains zélés qui feraient preuve d’un
libre-arbitre propre à orienter leurs
actes sur la base de critères autres que la froide application de
règlement. Vous nous avez trop
systématiquement seriné que vous étiez de simples exécutants et que vous
n’étiez responsables de
rien pour ne pas vous prendre au mot. Cette lettre ouverte est donc de
son époque ; elle ne s’adresse
à personne, seulement à une machine sociale chargée de gérer nos vies
concernant les modalités de
bonne alimentation du cheptel humain. Vous le savez comme moi qu’il n’y
a plus d’ennemi ; il n’y a
que de la bonne ou de la mauvaise gestion pour garantir la « Protection
des Populations et la
Cohésion Sociale »1. Vous serez donc heureux d’apprendre que la
contrôleuse que j’ai été forcée
d’accueillir sur ma ferme a fait l’objet d’un traitement cordial comme
nous sommes invités à le faire
dans votre « guide des bonnes pratiques des contrôlés ». Mais je dois
vous l’avouer : cette cordialité
s’est faite à mon corps défendant. Je suis encore partiellement de la
vieille école. Ma conformation à
l’esprit gestionnaire n’est pas encore totalement aboutie. Mes
insatisfactions me laissent encore bien
trop souvent enclin à un sentiment de colère voire de révolte difficile
à contenir et je voudrais voir
encore partout des ennemis. Là encore, rassurez-vous, les dispositifs
sont performants. C’est une très
bonne idée et parfaitement ajustée d’inciter les contrôleurs à ne jamais
s’informer quant aux sanctions
financières ou pénales des manquements au respect de la réglementation.
Défait de tout scrupule ou
d’éventuel reliquat de sentiment de responsabilité, et donc de
culpabilité, l’exécution de la tâche en
est grandement facilité et il est bien difficile de trouver en ces
personnes des victimes expiatoires de
notre rage.
J’avais décidé que ce contrôle serait pour moi l’occasion d’une
affirmation politique de refus de me
soumettre à l’obligation d’affubler les oreilles de mes brebis de puces
électroniques, et plus
généralement à toutes les normes garantissant ce que vous nommez «
traçabilité ». Pour cette raison,
j’ai accueilli la contrôleuse en compagnie d’une vingtaine de personnes
venue, en solidarité, affirmer
avec moi ce refus. Le problème, dont je viens vous faire part par la
présente, est que tout s’est
malheureusement bien passé. La contrôleuse a ainsi pu constater, avec
son sourire cordial et innocent,
que je ne respectais en rien les modalités du dispositif de traçabilité
: aucun étiquetage adéquat
d’aucun des animaux, aucun bordereau de circulation des animaux qui ont
quitté la ferme, aucune
facture, pas de cahiers d’élevage ni d’agnelage, etc… Tout s’est bien
passé puisque mon activité, mes
brebis et moi-même sommes désormais affublés d’un « 100% d’anomalie ».
Reste désormais à la
froide machinerie sociale qu’est l’administration agricole de donner la
suite méritée en termes de
sanctions. Le logiciel chargé de cette fonction ne manquera pas de
supprimer l’intégralité de mes
primes européennes, c’est-à-dire l’intégralité de mon modeste revenu et
des poursuites pénales
exigeront peut-être quelques menues2 amendes. Ma mauvaise volonté
flagrante est un aveu de trop
mauvaise gestion des « risques alimentaires » pour que vous permettiez à
un quelconque
consommateur de prendre le risque d’avaler une viande si peu conforme.
Je comprends fort bien vos soucis. Trop de scandale alimentaire ont
épinglé l’ensemble des maillons
de la filière alimentaire, l’administration elle-même, pour manquement à
leurs obligations. N’étant
responsable de rien quand vous faites bien votre travail, il serait
dommage que vous le deveniez pour
ne pas l’avoir fait comme il se doit. Je partage en effet également le
souci du travail bien fait. Mais à la
différence de vous, j’y ajoute en sus deux autres soucis : celui d’une
recherche d’autonomie dans la
manière de mener ma vie et celui d’un sentiment de responsabilité à
l’égard de mes faits et gestes. Je
ne parle par ici de responsabilité « républicaine » qui doit amener
chacun à « respecter » les règles
communes pour le bon fonctionnement de la société, mais de cette
responsabilité qui exige chaque
jour une « attention » aux êtres qui nous entourent sans cesse stimulée
par une autre exigence : celle
d’enrichir les liens qui nous unissent. Cette dernière exigence ne vous
parlera peut-être pas. Elle fait
référence à d’antiques dispositions humaines, d’avant la société totale
réduite à un système de
gestion. Je parle d’une époque où le paysan n’était pas qu’une fonction
dans un système
d’alimentation des masses et où les brebis n’avaient pas que pour
fonction de fournir de la viande. Je
conviendrai avec vous que dans « ces temps-là » on ne manquait sans
doute pas de souffrir
d’indigestion, au moins autant qu’aujourd’hui. Mais dans ces temps où la
publicité ne berçait personne
de l’illusion qu’une société totale pourrait maîtriser l’ensemble du
processus d’alimentation des
masses, on pouvait encore éprouver, sans garantie, un sentiment de
liberté. Celui-ci, je vous le jure
parce qu’il m’arrive encore de l’éprouver, produit des conséquences
étranges. Non pas celles de ne
penser qu’à soi et à son propre confort, au détriment éventuellement des
autres, mais le sentiment
d’être pris dans des relations et d’y prendre soin parce qu’elles sont
les conditions de ce sentiment de
liberté. A cette époque on ne parlait pas, par exemple, de bien être
animal. Prendre soin ce n’était pas
répondre aux exigences de fonctionnalité productive d’un organisme pour
accroître sa productivité.
Vous le croirez ou pas, mais parfois il s’agissait même d’y prendre du
plaisir. Pire même, parfois il
s’agissait de ne rien faire, de laisser les animaux vivre sans nous,
sans nos exigences, au moins
quelques heures, voire quelques jours. Parfois même, mais là j’ai peur
de susciter l’incrédulité de votre
part, on pouvait même faire confiance à des connaissances intuitives et
empiriques pour façonner des
relations avec des animaux d’élevage. Maintenant que votre incrédulité
est atteinte, je m’autorise à
toutes les excentricités : à une époque, il paraît qu’on élevait
également les enfants de la sorte.
Rappelez-vous, c’était l’époque où l’encadrement éducatif, social,
sanitaire, psychologique, pénal
n’avait pas atteint son ambition de reproduction de citoyens conformes
aux exigences d’un état
capitaliste.
Vous me rétorquerez aisément que mes références posent problèmes parce
que cet ancien monde
n’offrait aucune garantie et qu’il était en proie à la sauvagerie,
chacun défendant ses intérêts avant
l’intérêt commun. Certains ont théorisé cet état positivement ou
négativement en le nommant
libéralisme. Vous ajouterez que l’état en tant que système de gestion
des masses est justement
l’instance qui empêche de laisser libre cours à cette liberté sauvage et
qui garantit le bien commun.
Mais en parlant de la sorte de liberté, vous la réduisez à la liberté
d’entreprise. Ce n’est d’une part pas
de cela dont je parle et vous êtes par ailleurs bien placé pour
constater que l’état n’est pas l’instance
castratrice de cette liberté d’entreprise mais bien plus l’instance qui
a autorisé sa prolifération et
protégé les salauds qui en tiraient profit. C’était l’instance suprême
qui organisait la domination des
masses administrées. Mais vous avez raison, nous n’en sommes plus là. A
cette époque on y trouvait
encore de bonnes raisons pour assassiner un chef d’état3 parce que sa
responsabilité dans la gestion
de la domination était criante. A part quelque acte de folie, on imagine
mal M. Hollande, par exemple,
susciter un tel sentiment de rage autorisant de telles conséquences. Il
n’y a guère plus que les juges
et procureurs qui, au sein de l’appareil d’état, ont encore l’occasion
de susciter de tels sentiments. La
révolte ne gronde manifestement pas assez pour qu’un sort adéquat leur
soit réservé. Accepter de
n’être qu’une fonction ou un paramètre dans un système de gestion des
masses a cet avantage de ne
plus pouvoir y déceler d’ennemi. Il n’y a que des fonctions et des
paramètres. Il n’y a même plus à y
négocier quoique ce soit. Vos amis syndicalistes, sous traitant de
l’administration, l’ont bien compris. Il
n’y a plus qu’à procéder à des ajustements de circonstance. Mais
contrairement à vous, je ne m’en
satisfais pas. S’il n’y a plus d’ennemi, toutes les raisons sont restées
intactes pour en avoir. C’est bien
le problème. Injustices, inégalités, humiliations, exploitation, mépris,
écrasement, etc… sont toujours
d’actualité. Votre chance, vous qui êtes du bon côté du manche, est que
ces états de fait ne semblent
plus ressentis à leur juste appréciation. Pour les ressentir pleinement,
il faut être encore attaché à la
liberté. Cet attachement semble faire défaut. Un plus grand impératif
semble conduire les
comportements dans une société moderne : la survie de la société telle
qu’elle est. Pour cela un seul
horizon est convoqué et semble obtenir adhésion : la « gestion ». La
gestion n’est pas seulement un
mode de gouvernance où tout doit être calculé, mesuré, évalué,
surveillé, contrôlé, réglementé,
réprimé, pénalisé. Cela est le scandale de l’existence de l’état depuis
sa naissance. La nouveauté n’est
pas dans les moyens techniques à disposition, toujours plus
sophistiqués. La nouveauté, qui a déjà
une longue histoire, est que cette gestion ne tient plus tant par des
dispositifs que par des
dispositions. Que chacun, à force de ne voir se dégager aucun autre
horizon s’est résigné à mener sa
vie sous le mode gestionnaire. Pas seulement en laissant gérer sa vie
par d’autres instances telles que
l’état et l’industrie, mais également en prétendant gérer sa vie. Comme
l’état gère ses administrés,
l’administré gère son temps, ses enfants, ses relations amoureuses, son
potentiel santé, etc… De sorte
qu’il n’y a plus aucun contraste entre les exigences d’un état et celui
d’un individu. Silence, on gère…
Un éleveur gère son troupeau. Ou plutôt faudrait-il dire « gère son
stock de viande sur patte ». Ou
encore « gère son potentiel de biodiversité » dans la version écologiste
de la gestion. La gestion c’est
l’extinction de la vie. C’est substituer la communication à l’attention.
Substituer l’échange à la relation.
Substituer l’efficacité à l’intensité. Substituer la programmation à
l’imprévu. Substituer le pragmatisme
à la nécessité. Substituer l’authenticité à la beauté. Substituer la
survie à la simple existence. Dans la
région de Fukushima, comme de Tchernobyl, prendre soin de soi passe
désormais par gérer les
becquerels. La vie se décompte… Plus sûrement encore que la
radioactivité, ces dispositions
gestionnaires pénètrent nos chairs, nos cerveaux.
Le mal est profond. Avec un brin de lucidité, vous auriez même raison de
considérer cette lettre
comme le résultat d’une gestion de ma haine, de ma rage. Il y a en effet
une forme de calcul et donc
d’abdication dans le fait de vous laisser continuer à gérer nos affaires
sans que vous en subissiez les
conséquences.
En attendant que d’autres, avec moi, deviennent votre cauchemar, il ne
reste qu’une petite issue : me
désaffilier. Je ne vous laisserai pas une énième victoire en vous
octroyant la possibilité de m’interdire
d’être éleveur. Il me reste encore quelque dignité pour entamer à ce
jour ma disparition en tant
qu’éleveur administré. C’est la condition pour continuer à espérer un
jour être paysan. Je ne vous
invite pas à un méchoui pour fêter cela. Au mieux vous risqueriez
l’indigestion avec une viande « non
traçée », au pire la viande d’administrateur n’est pas bonne à manger.
La colère se cultive sans prime, se répand sans traçabilité et se
pratique sans identification
électronique.
 Yannick Ogor
Eleveur de brebis en voie de disparition administrative
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